Lundi 15 février 2010
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Nous sommes dans un village traditionnel zoulou reconstitué, l'attrape nigot type pour blancs becs trop urbanisés en mal d'authenticité. Les large huttes de pailles circulaires plantent un décor
qui semble vrai dans la nuit chaude de la côte Est de l'Afrique du Sud. Nous prenons place au centre du village dans un cercle d'une dizaine de mètres de diamètre délimité par des poteaux mal
ajustés. C'est là que les membres du village tenaient leurs assemblées pour discuter des problèmes communs, des décisions à prendre sous l'autorité du père du village ; là aussi que le bétail était
préservé comme un trésor. Le feu éclaire nos visages sceptiques lorsque les danseurs vêtus de leur habit traditionnel entrent dans l'arène. A dix, ils sont plus nombreux que notre assemblée
spectatrice de privilégiés. Nos quatre paires d'yeux dévisagent ces jeunes hommes, cherchant à y trouver quelque similarité avec un jeune européen d'aujourd'hui équipé d'un lecteur MP3 et d'un
téléphone portable dernier cri, habillé de fringues de marque dégriffées et riant de bon coeur avec ses amis. Franchement, en dehors de l'acoutrement, tout prête à les confondre. Les tambours à la
peau fatiguée par le soleil et les précédentes représentation amorcent un léger rythme comparable au sept coups d'introduction à une pièce de théâtre. Leur visage change et nous invite à nous
plonger quelques décennies en arrière, alors que ces danses traditionnelles célèbraient les mariages ou communiquaient un état de bien être à partager. Nous forçons nos esprits rendus étroits et
suffisants par trop d'activité dans nos villes géantes et quelques reportages bien faits sur la chaîne cablée Planète. Nous sommes venus jusqu'ici, autant écouter, observer et même nous ouvrir à ce
bref épisode culturel. Les chevilles couvertes de paille légère, la taille ceintrée d'une peau et la tête coiffée d'une fourrure, les troubadours africains basculent légèrement d'un pied sur
l'autre à deux mètres de nous. Est-ce la lumière du feu ou la poussière qui se soulève doucement à chaque mouvement, nous ne saurions le dire, mais à mesure que leurs paupières se ferment sur la
musique et que leurs sourires s'élargissent, nous comprenons que cela a du sens pour ces jeunes de perpétuer cette fabuleuse culture zoulou et nous pénétrons réellement dans leur cercle.

Les larges
baguettes de bois viennent frapper plus intensément la peau des Djembe, libérant une odeur animal de l'instrument, les corps zoulous deviennent moites et révèlent à la lumière de la flamme une
musculature taillée dans l'eben. Chacun leur tour, ils se dressent devant leurs compagnons assis dans une épaisse poussière pour rivaliser de dextérité. Le déhanchement ondule légèrement comme une
lente vague avant de céder une place brutale à un lever de jambe ample et puissant au dessus de la tête, qui rejoint les impacts lourds des percussions au contact du sol. Le sable s'enfonce
profondément sous le pied pour émettre une courte vibration perceptible jusqu'à nous. L'enchainement du geste est impressionant et nous transporte au rythme grimpant de la musique. Leur voix, la
mélodie répétitive et la succession crescendo de cette épreuve de force nous emmènent dans leur univers. Il n'y a plus de rire ou de sourire mais une volonté écrasante de jeter la jambe plus haut,
de frapper la terre plus fort dans l'oubli apparent de la douleur qui s'en suit. Les sifflements hystériques accompagnent le rythme effrayant des tambours et lorsqu'on imagine être au plus haut, au
plus rapide, au point culminant de l'instant, tout s'accélère encore marquant les visages transpirants de râles étouffés. Leur respiration est forcée, haletante et les gouttes perlent sur leur
visage et leur buste en feu ; notre souffle est coupé et nous accompagnons chaque impact de pied dans le sable d'une crispation muette et choquée. A l'appel provocateur des autres et dans un chant
partagé, ils donnent tout et expriment qu' il ne s'agit plus d'une représentation. Nous n'existons plus et sommes les invisibles spectateurs de cette scène ancestrale qui s'est répétée et répétée
encore depuis des siècles. Lorsque le meilleur danseur au pic de son effort, dans le dépassement de son art s'éteint avec les tambours et retombe sèchement sur le sol, le silence occupe tout
l'espace de sa mystique. Nous ne pouvons même pas applaudir. Un clap de main serait trop faible, trop bas à cette seconde précise pour saluer l'envolée qui nous a été offerte. Nous restons
suspendus aux poitrines essouflées, à la poussière figée dans l'air et retombons avec elle, doucement. S.
Par MobiReporter
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Publié dans : Afrique
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