Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /2009 11:26

Peu importe votre âge, en regardant la filmographie de JJ Annaud, vous avez vu au moins 3 de ses films.

1976 : La victoire en chantant, nouvelle sortie en 1977 sous le titre Noirs et Blancs en couleurs
1979 : Coup de tête
1981 : La Guerre du feu
1986 : Le Nom de la rose
1988 : L'Ours
1992 : L'Amant
1995 : Les Ailes du courage (premier film de fiction utilisant le procédé IMAX)
1997 : Sept ans au Tibet (Seven years in Tibet)
2001 : Stalingrad (Enemy at the gates)
2004 : Deux Frères (Two Brothers)
2007 : Sa Majesté Minor

Comment une telle empreinte du voyage dans ses films s'est-elle installée ?
Le reportage dans Ulysse Magazine  (dont la version Internet est accessible ICI) de mars-avril 2009 nous a un peu éclairés.

À l'écouter, les voyages forment vraiment la jeunesse. "Pour moi, se souvient Jean-Jacques Annaud, ce fut d'abord la SNCF où mon père travaillait. Dès qu'on avait trois jours de libre, mes parents m'emmenaient quelque part pour me faire découvrir la France." Ce jour-là, le cinéaste a mis sa casquette de baroudeur mais il conserve une silhouette élégante, costumé à la mode Camel plutôt qu'à celle de Marlboro tendance cow-boy. C'est grâce à la bougeotte des parents qu'au sortir de la guerre le gamin de Draveil (Essonne) a enta­mé son épopée qui tient du périple. "Si j'étais resté dans ma rue de banlieue, je n'aurais pas développé une telle curiosité." À 15 ans, il connaît tout le réseau ferroviaire français. "Cela m'a aidé au début de ma carrière : je connaissais les paysages de la France entière !"

À l'époque, il faisait déjà des repérages. Le jeune prodige, non content d'exceller en versions latine et grecque, consigne tout dans des carnets, avec photos et notes sur la géologie, l'histoire, l'architecture... "Je les ai toujours ! Avec mille détails. J'étais cinglé !"
Une douce folie qui a perduré à l'âge adulte. "Dès que j'ai travaillé, j'ai pu aller au-delà des frontières. J'y suis allé à fond, comme un dingue !"

Boulimique, le fraîchement diplômé de l'Institut des hautes études cinématographiques va enchaîner un long tunnel de films de publicité. Cinq cents au compteur en moins de huit ans, le rythme est soutenu. "Je partais lundi matin pour un casting à Londres, je m'envolais pour faire des repérages à Rome où je dormais, puis j'atterrissais au Maroc. Je filais ensuite en Israël pour un tournage, je passais à Paris pour un montage, puis je retournais à Londres pour terminer le casting..." Et ainsi de suite.

Cela va un temps. Il largue finalement le monde du "racolage" pour réaliser son premier long-métrage. Ce sera La Victoire en chantant, tourné en Côte d'Ivoire, au pays Sénoufo. C'est le début d'une carrière de cinéaste voyageur, "comme les peintres orientalistes qui allaient sur pla­ce... Mon plaisir, c'est de faire des films à l'étranger. Quand je fais des repérages, je regarde les paysages avec un état d'éveil et de curiosité. Je respire chacune de ces am­biances. Pour les castings, je parle avec les acteurs, je découvre des histoires fabuleuses sur chaque pays. Je déteste être un touriste, une espèce de non-individu qui va dans des hôtels pour lui, qui mange des plats concoctés pour lui. Il n'y a aucun contact avec la vérité."

La Victoire en chantant a été pour Jean-Jacques Annaud l'occasion d'un retour vers l'Afrique où il avait passé un an au Cameroun en tant que coopérant. À l'époque, il avait sillonné tout le pays, poussant son exploration dans les montagnes reculées et les villages pygmées. "Ce fut mon premier changement de continent et un bouleversement total. Je suis revenu en étant un autre. Je me voulais intellectuel parisien, sec. Les émotions, je trouvais ça vulgaire. Quand j'ai franchi la porte à Douala, un monde s'est ouvert. D'un seul coup, j'ai accepté mes pulsions." Depuis, il assure y retourner chaque année, afin d'assouvir un besoin. "Le rire de l'Afrique est merveilleux, sans ombre, tout comme la colère est fabuleuse, sans retenue. Ce continent m'a appris la modestie de la condition humaine. L'homme africain sait qu'il fait partie de la nature. Il n'y a pas eu cette fracture chrétienne."

Jean-Jacques Annaud est reve­nu du continent noir avec le paludisme et en a gardé un goût pour le "très pimenté". De fait, la suite de sa carrière ne manque pas de sel : son deuxième film fut Coup de tête, une apnée au cœur des années soixante-dix et de la Fran­ce du terroir. "En étant ailleurs, je me suis paradoxalement conforté dans mon identité française. Être français à l'étranger, ça permet d'être davantage soi-même", précise celui qui vit officiellement entre Paris et Montargis, entre ses deux bureaux, à Londres et Los Angeles.

 

Depuis La Guerre du feu, à l'orée des années quatre-vingt, le cinéaste n'a cessé de tourner autour de la planète. Ce voyage dans le temps préhistorique sera filmé au Kenya après des semaines de repérage en Scandinavie et en Afrique de l'Est, à la recherche des savanes adéquates. Le film se terminera en Ontario, aux confins des territoires du Nord-Ouest ! Vient ensuite Le Nom de la rose, qui l'emmènera à l'assaut des monastères et des citadelles, plus de 350 en Italie, Allemagne, Fran­ce... L'animal ne s'arrêta pas en si bon chemin : pour L'Ours, il ausculte la Colombie-Britannique, "trop uniforme", pour finalement atterrir dans les Dolomites italiennes et autrichiennes. Du patibulaire plantigrade, il retient une sentence, empruntée à Théodore Monod commentant L'Ecclésias­te : "Non, Dieu n'a pas donné à l'homme le droit d'utiliser la nature à sa guise." D'où son implication dans le cinéma environnemental, pas forcément au-dessus de tout soupçon. Lui ré­torque : "Aujourd'hui, le vrai méchant, c'est celui qui coupe les arbres à son profit ou le pollueur de rivières... Pourquoi ? Parce que leur réaction individuelle affecte tout le monde. Et le cinéma s'en empare pour diffuser ce message au plus grand nombre."

Après L'Ours, ce sera L'Amant. Un an à Hô-Chi-Minh-Ville, et le voilà qui "connaît tout le delta du Mékong, chaque sentier..."
Après une pause à Paris, il redécolle vers Los Angeles, pour y réaliser en 1994 un moyen-métrage en imax 3D, tourné vers Vancouver, non sans avoir été voir du côté de l'Argentine. Trois ans plus tard, c'est dans un village de la cordillère des Andes qu'il tourne... Sept ans au Tibet ! "Suite à une interdiction de filmer au Tibet, j'avais parcouru le Dolpo, le Bhoutan, le Ladakh... J'ai vécu ainsi pendant quatre mois à New Delhi et j'en ai profité pour faire la tournée des monastères, de Jaïpur à Trivandrum..." Las, suite à des pressions des autorités chinoises sur le gouvernement indien, il déménage son équipe à Mendoza (Argentine) et tourne dans ce décor andin qui ressemble aux hautes vallées asiatiques. Il y demeure un an, le temps d'y déguster les nectars de "vignobles incroyables". Toujours pas fatigué ? Il met le cap au nord pour Stalingrad, qui a pour cadre l'est de l'Allemagne : Postdam, Cotbus... Le temps du tournage, il vit à Berlin. En 2003, il repart filmer Deux Frères au Cambodge, repéré dix ans plus tôt !

À chaque étape, des tonnes d'anecdotes, des valises de souvenirs, des disques glanés aussi. "Les voyages, ce sont des sons, des odeurs, des goûts..." Alors, éreinté ? Même pas ! "Quand je ne prends pas l'avion pendant quinze jours, je sens un manque quasi physiologique." Le jet-lag fait partie de son horloge biologique. Car pendant toutes ces années, il n'a cessé de rentrer dès que possible à Paris ! D'assurer la promotion de ses films partout dans le monde. "Trois villes par pays, trente pays en moyenne, soit 90 opportunités d'être dans des villes différentes. À chaque fois, je demande à avoir deux heures pour aller au musée. À Cracovie, j'ai récemment découvert l'école de peinture polonaise spécialisée dans les chevaux. Extraordinaire !" Mieux : il s'autorise de temps en temps une semaine de rab, comme il le fit au Japon ou en Australie, chez les Aborigènes. "Voyager, c'est aller à la rencontre de ceux qui vivent et pensent différemment. Ce qui permet au bout du compte de se voir autrement, de ne pas rester ancré dans ses certitudes."
 
Voyager, c'est aussi se faire, parfois, des frayeurs. Comme cette fois où il est parti au Niger, il y a une quinzaine d'années. "On m'a pris pour un espion israélien. J'ai subi un empoisonnement et bien failli aller en taule ! Puis arrivé à Niamey, coup de théâtre : le Président s'excuse et m'offre une semaine de vacances." La vraie peur de sa vie lui a toutefois été infligée lorsqu'il s'est paumé en hélico, du côté de la mer de Beaufort. "Nous avions perdu notre carte et les appareils de navigation ne fonctionnaient pas. On a donc navigué à la boussole. Sauf que le pilote n'avait pas tenu compte de la déviation magnétique, qui peut être dans ces zones-là de 120° ! Il nous disait : "Je vais forcément vers le Nord, puisqu'il est tard et que le soleil est à gauche." Moi, je lui disais qu'on allait à l'Est, parce qu'ici, le soleil se couche au Nord. On a changé de cap. La nuit tombait, on était en panne, avec un bidon de secours de 50 litres seulement. Nous som­mes repartis vers une étoile qui luisait au fond. C'était le village..."

Une happy-end pour un cinéaste toujours prompt à repartir. Sa prochaine destination ? "J'irais bien dans le très grand Nord, vers le Nunavut. J'adore la culture inuit !"

Une happy-end pour un cinéaste toujours prompt à repartir. Sa prochaine destination ? "J'irais bien dans le très grand Nord, vers le Nunavut. J'adore la culture inuit !"


Par MobiReporter - Publié dans : L'oeil de la MobiNette
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