La
voiture traverse les 250 kilomètres de désert, lancée à bonne allure, ni la chaleur ni les imperfections ne semblent alterer son comportement sur la route. Le conducteur quant à lui témoigne du
syndrome d'Ulysse, appelé par le chant des sirènes dans son Odyssée. Chaque véhicule prend la forme d'un monstre liquide tout droit sorti des antres d'une flaque de tarrmac dans l'horyzon fuyant.
L'énorme camion s'approche dans la lourdeur des ondulations torrides de l'atmosphère, détachant péniblement les contours de sa carlingue métallique, s'avançant vers nous comme pour nous happer
tout entier dans la gueule de l'enfer. Les soixantes degrés habitant la lumière du soleil restent statiques et solides contre la brise du désert, déformant et liquéfiant tout dans la ligne de
mire. Chaque kilomètre semble éloigner le suivant. L'aridité et l'immensité du paysage nous incitent à l'introspection, protégés derrière notre dernier rempart contre l'apparente hostilité qui
règne sur ces hectares de pierre et de sable.
Face au désert, à la lente et puissante nature mouvante, devant l'érosion profonde et
tranquille, à l'évolution de cette terre rocheuse qui finira partout en poussière, que sommes-nous ? Le plus petit grain de sable doit avoir mille fois l'âge de toute notre famille, de toute
notre espèce.
Au milieu de cet affre mystérieux trône, vaniteuse, la
route. Invention de l'homme, traitresse, catain de la vitesse, elle invite l'inconscient à libérer la fougue de ses chevaux sur le sol lisse des
heures qui s'allongent. Le sentiment de culpabilité de l'homme est visible partout et transparait sous la forme de messages de prévention "Drive Safely, Arrive Alive" ou "Don't fool yourself,
Speed kills"... Don't fool yourself... risible. Qui se leurre le plus : celui qui a construit la route ou celui qui l'emprunte ? Les réseaux routiers sont pourtant la base de développement de ce
vaste pays et parfaitement tenus.
Mais le jeune Xhosa qui s'enorgueillit de pouvoir conduire dix-huit heures d'affilée a déjà sa place sur la N7 qui fend le désert. Sous la roche sans vie, la mort. Tandis que sa voiture caressera les courbes de la route, légère et bercée par la vibration lancinante du moteur, il s'habituera aux creux, il ne verra plus les virages si rares. A l'instant du drame, le vol léger du papillon n'aura pas sa place dans la torpeur de la chaude après-midi du désert. Seules les créatures rampantes accompagneront sa sortie et accueilleront le choc dans une dernière secousse d'adrénaline. Sous la roche sans vie, la mort.
Ils ont dit...